Alptraum
pour ceux qui ne parlent pas allemand
"cauchemar"
Un an que ça dure. Un an que je rentre tous les soirs la peur au ventre. Un an que ce salaud s'est installé chez nous.
Il y a deux ans, alors que j'avais 13 ans, j'appris la mort de mon père. Après des mois de deuil, ma mère et moi avons essayé de nous reconstruire ; et soudées comme nous l'étions, ce fut plus facile que l'on pourrait penser. Malgré l'amour qu'elle éprouvait encore pour mon père défunt, elle a même recommencé à fréquenter des hommes. Je n'avais rien contre, j'étais même heureuse que cet évènement n'est pas détruit sa vie. Jusqu'à ce qu'elle rencontre « l'homme de sa vie ». Un certain Romain. C'était il y a un an, ma mère m'annonça que cet homme allait vivre avec nous. Je l'avais déjà vu : il avait été gentil avec moi. Et il s'en tint là pour les mois qui suivirent.
Mais un après-midi ... ah oui, ce fameux après-midi, cet après-midi où Romain a découvert qu'en l'absence de Maman il avait tout pouvoir sur moi.
C'était les vacances. Je restai une semaine seule, car mes deux parents travaillaient. Mais la deuxième semaine, Romain se proposa pour me garder. Dès les premiers jours, une tension s'installa : je jouais l'ado rebelle et lui le père autoritaire. Un très mauvais mélange. Après m'être disputé avec lui, je montai les escaliers bruyamment et m'enfermai dans ma chambre en claquant la porte. Je mis la musique à fond, ce qui ne plut apparemment pas à Romain. Il frappa avec force. J'entrebâillai à peine et affichait un air insolent, puis ajoutai un « Quoi ? » appuyé pour bien marquer le coup. Pour toute réponse, son poing m'envoya voler au centre de la pièce. Il ouvrit la porte en grand et siffla entre ses dents :
- Petite garce ...
Ses phalanges avaient rencontré ma pommette ; la peau à cet endroit était déchirée. Du sang coulait sur mon menton, sur mes doigts, sur le parquet. Il s'approcha de moi, menaçant. Alors que je me relevais avec difficulté, attendant le prochain choc, contre toute attente il me tendit la main pour m'aider à me remettre sur pieds. Je retins un soupir de soulagement, trop contente qu'il s'arrête là. Je n'eus pas le temps de voir son genou arriver. Le souffle me manqua alors qu'il me frappait au ventre. Je voulais vomir. Mon cerveau ne travaillait plus que pour analyser les SOS de douleur en provenance de toutes les parties de mon corps. Il se mit à me ruer de coups de pied et de poing, sans discontinuité. Je m'aperçus avec horreur que je crachais du sang. J'eus la force de me protéger derrière ma couette maculée d'une tâche rouge sombre, alors que venait un énième coup de pied vers mes côtes. Sa basket dérapa et il manqua son but. Cela eut pour effet de stopper la pluie incessante qu'il m'infligeait depuis bientôt cinq minutes. Il me regarda longuement puis, constatant qu'il s'était assez défoulé, il recula jusqu'à la porte et chuchota :
- C'est fou ce que les escaliers sont dangereux ! En tout cas bien assez pour blesser une pauvre fille de 14 ans !
Il plaça un doigt devant ses lèvres, puis le passa lentement sur sa gorge. Message compris : soit je ne disais rien, soit il en finissait avec moi. Je déglutis avec peine mais réussis à crier :
- Maman s'en apercevra, connard !
Ma remarque m'attira un coude dans le nez qui me fit saigner, rajoutant une couche à la croûte sombre qui s'était déjà formée sur mes lèvres. Tout à son heure de gloire, Romain ne put s'empêcher d'ajouter :
- Ici, elle ne voit que moi ! Tu comprends, que moi !
- Salaud, glapis-je, puis je me recroquevillai, attendant un coup qui ne tarda pas.
Puis il partit. Comme ça, sans ajouter un mot. Un silence de mort s'abattit sur la pièce. Je passai mes doigts sur mon visage ensanglanté. Chaque point était sensible. Je poussai un gémissement qui se transforma bientôt en pleurs convulsifs. Mes épaules se secouèrent au rythme d'un sanglot incontrôlable. Tout mon corps s'affaissa et le tapis recueilli en plus de mon sang des larmes salées. Je ne comprenais pas ; je ne comprenais plus rien.
Le soir, alors que ma mère rentrait, j'assistai en silence dans la cuisine à l'échange entre ma mère et Romain, la première demandant à l'autre de lui fournir une explication à mon état et mon beau-père mentant sans vergogne. Maman se plaignit que Romain ne me surveillai pas assez, et celui-ci répliqua l'½il mauvais :
- Ne t'inquiète pas, Evelyne, je la surveille de près ...
Maman ne saisit pas le sous-entendu et continua à désinfecter mes nombreuses plaies. J'étouffai un grognement douloureux lorsqu'elle passa sur ma joue. Mais la véritable douleur résidait à l'intérieur de moi. Car, malgré tout, je ne pus que constater la véracité des paroles de mon tortionnaire : ma mère ne voyait rien. Enfin, une opportunité se présenta. Ce même soir Romain partit à la déchetterie. J'interpellai Maman qui s'apprêtait à sortir de la cuisine.
- Oui ? s'enquit-elle en se retournant à moitié.
- Eh bien, tu sais Romain ...
Des étoiles dansèrent dans ses yeux à l'évocation de son amant. Elle l'aimait tant ... Si je gâchais leur amour maintenant, je gâcherais aussi tout le temps qu'elle avait passé à tenter d'oublier Papa.
Maman déclara d'un ton apaisant :
- Je ... je sais que en ce moment entre toi et Romain ça ne va pas fort ... mais sache qu'il est extrêmement bon et attentionné et ... malgré l'amour qui me reste envers Philippe, je dois reconnaître que le fait qu'il nous ait quitté m'a permis de rencontrer cet homme ...
Je détournai le visage pour masquer les larmes qui roulaient sur mes joues. Ma mère tenta de se rattraper :
- Enfin non, c'est pas ce que je voulais dire ...
Je m'enfuis vers ma chambre avant qu'elle puisse en rajouter. Ses paroles m'avaient fait l'effet d'un couteau planté dans le c½ur. La voilà, la vérité ! Elle était
contente que Papa soit mort. Con-tente !! «
Bon et attentionné » ... Pff ! Je fus secouée d'un rire nerveux qui se calma vite faute d'énergie pour l'alimenter. J'étais vide. Je repensai à la menace de Romain et un frisson me parcourut le dos.
Comme je m'en doutais, mon beau-père recommença à me battre le lendemain, et les jours qui suivirent. Il veilla à ce que cela ne ce voit pas trop. Mes plaies béaient mais ma mère restait aveugle au supplice que j'endurais. J'étais décidée à ne rien lui dire, autant par peur que par pitié pour elle. J'eus un reste d'espoir lorsque les vacances prirent fin. Mais lorsque je rentrais de cours, il m'attendait à la maison. Tout en sadique qu'il est, il attendait que je goûte et que j'ai fini mes devoirs ; puis il faisait irruption dans ma chambre pour me frapper. J'avais bien essayé de m'enfermer à clé, mais une simple serrure ne résistait pas à Romain en colère. Il continua ainsi, soir après soir, coup après coup ...
A présent j'ai 15 ans. Depuis un mois. Mais je suis toujours aussi impuissante sous son poing. Comme d'habitude, je rentre de l'école, j'ouvre la porte sur le visage moqueur de Romain en slip. Mais que fait-il donc dans cette tenue ? Je lui passe devant sans mot dire. Une main se pose sur mon épaule ; j'accélère, l'estomac noué. J'espérais de tout c½ur qu'il ... non, il n'en serait pas capable, il n'oserait jamais. Mais pendant que je goûte, il me tourne autour comme un vautour affamé et mon doute croit sans cesse. La tartine recouverte de Nutella glisse très mal dans ma gorge serrée. Une fois le goûter fini, je m'éloigne les jambes tremblantes.
Bien que je m'y attendais, je pousse un cri lorsque ses bras m'enserrent lentement et que je sens son pénis en érection dans mon dos. Je me débats faiblement, sachant d'avance que contre lui je ne vaux rien. Ce que je redoutais se confirme : cet enfoiré allait me violer. Moi ; sa belle-fille. Une envie de vomir monte en moi alors qu'il me retourne face à lui. Je ferme les yeux pendant que ses doigts se débattent contre le lacet de ma chemise.
Je frissonne quand le froid durcit mes mamelons. Romain passe sa main sur ma poitrine à moitié dénudée. Je veux hurler le nom de ma mère, mais seul un gémissement franchit mes lèvres. Il se méprend sur la raison du cri plaintif et reprend avec plus d'ardeur ses caresses. Je réprime un sanglot et tente de toutes mes forces de m'évanouir, de m'endormir ...
Ses doigts descendent, mon corps réagit et il n'en est que plus excité. Mon esprit cherche une solution, mais mon cerveau est glacé et figé à l'intérieur de mon crâne. Soudain, un éclair de lucidité me projette l'image du couteau reposant sagement sur la table. Est-ce que j'oserai ... ? Non. Je ne peux pas. Je me plaindrai à la police, mais je ne tuerai pas.
J'étouffai un cri alors que ses mains explorent les secrets de mon entrejambe. Je lance mon bras derrière. Oui, la table est là. Mes doigts tâtonnent avec espoir. Je rencontre divers objets inutiles. Je feins l'immobilité tandis que ma main arpente discrètement toute la surface et que Romain s'excite tout seul. Soudain, je le sens sous mes doigts. Du métal. Froid. Ramasser. Tuer.
La lame n'est pas très longue. Je n'eus pas le plaisir de la voir ressortir de l'autre côté de son dos. Qu'importe. Le sang gicle déjà bien assez.
Figé dans une posture étrange voir comique, Romain contemple en silence le manche noir dépassant de la plaie sur son torse. Puis il s'effondre. Sans un cri. Sans même un gémissement.
Et seulement maintenant, alors que mes mains recueillent le sang qui s'écoule de la blessure mortelle, je prends conscience que je viens de tuer quelqu'un. Qui le méritait. Mais un homme malgré tout. Avant d'avoir eu le temps d'analyser toutes les données qui parviennent à mon cerveau, un bruit familier se fait entendre. La porte d'entrée qui s'ouvre. Maman.
Lorsqu'elle arrive dans la cuisine, elle se met à hurler. Elle hurle mon nom, celui de son mari et celui du Seigneur. Le mien parce que je suis nue sur le carrelage de la cuisine avec du sang sur les doigts et du Nutella autour de la bouche. Celui de Romain car son corps livide ne fera plus jamais danser des étoiles dans ses yeux. Celui du Seigneur car, malgré nos supplications, Sa bénédiction n'atteint les frontières de notre univers à elle et moi ...